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La mort, d'Emile Verhaeren
1 Views • Nov 08, 2012
Description
ornés de plumes majuscules,
par les matins et les brouillards,
la mort circule.
Parée et noire et opulente,
tambours voilés, musiques lentes,
avec ses larges corbillards,
ornés de pâles lampadaires,
la mort s' étale et s' exagère.
Sous les porches illuminés,
pareils aux nocturnes trésors,
les gros cercueils écussonnés
-larmes d' argent et blasons d' or-
écoutent l' heure éclatante des glas
que les cloches cassent, là-bas ;
l' heure qui tombe, avec des bonds
et des sanglots, sur les maisons,
l' heure qui meurt sur les demeures,
avec des bonds et des sanglots de plomb.
Parée et noire et opulente,
au cri des orgues violentes
qui la célèbrent,
la mort toute en ténèbres
règne, comme une idole assise,
sous la coupole des églises.
Des feux tordus comme des hydres,
buissonnent clairs, autour du catafalque immense,
où des anges, tenant des faulx et des clepsydres,
dressent leur véhémence,
clairons dardés, vers le néant.
Le vide en est grandi sous le transept béant ;
de pâles voix d' enfants
à l' infini crient l' agonie,
par à travers ces ironies.
Tandis que les hautes murailles
montent, comme des linceuls blancs,
autour du bloc formidable et branlant
de ces coupables funérailles.
Drapée en noir et familière,
la mort s' en va le long des rues
longues et linéaires.
Drapée en noir, comme le soir,
la vieille mort agressive et bourrue
s' en va par les quartiers
des boutiques et des métiers,
en carrosse qui se rehausse
de gros lambris exorbitants,
couleur d' usure et d' ancien temps.
Drapée en noir, la mort
cassant entre ses mains, le sort
des gens méticuleux et réfléchis
qui s' exténuent, en leurs logis,
vainement, à faire fortune ;
la mort soudaine et importune
les met en ordre dans leurs bières
comme des fardes régulières.
Et les cloches sonnent péniblement
un malheureux enterrement,
sur le défunt, que l' on trimballe,
par les églises colossales,
vers un coin d' ombre, où quelques cierges,
pauvres flammes, brûlent, devant la Vierge.
Vêtue en noir et besogneuse,
la mort gagne jusqu' aux faubourgs,
en charriot branlant et lourd,
avec de vieilles haridelles
qu' elle flagelle
chaque matin, vers quels destins ?
Vêtue en noir,
la mort enjambe le trottoir
et l' égoût pâle, où se mirent les bornes,
une à une, qui vont là-bas, vers les champs mornes ;
et leste et droite et dédaigneuse
gagne les escaliers et s' arrête sur les paliers
où l' on entend pleurer et sangloter,
derrière la porte entr' ouverte,
des gens laissant l' espoir tomber, inerte.
Et dans la pluie indéfinie,
une petite église de banlieue,
très maigrement, tinte un adieu,
sur la bière de sapin blanc
qui se rapproche, avec des gens dolents,
par les routes, silencieusement.
Telle la mort journalière et logique
qui fait son oeuvre et la marque de croix
et d' adieux mornes et de voix
criant vers l' inconnu leurs espoirs liturgiques.
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